osteel's blog Chroniques d'un autre français à Londres Montréal

Estas Tonné au Drawing Room (02/10/2014)

Je ne sais plus exactement comment Estas Tonné a atterri dans une de mes playlists, mais c'est en réécoutant celle-ci que ce petit air de guitare acoustique aux accents tsiganes m'a soudainement donné envie d'en découvrir plus.

C'est là que je suis tombé sur "Internal Flight".

Et que j'ai pris une petite claque.

Il ne m'en fallait pas plus pour entrer son nom dans la barre de recherche de Songkick, espérant y dénicher une date de concert proche.

Rien, ou presque.

Pas découragé, je google quelques instants jusqu'à ce que je finisse par identifier trois shows britanniques d'ici la fin de l'année. Deux sont d'obscurs festivals dans le sud de l'Angleterre, assez éloignés géographiquement et en semaine. Compliqué.
Reste une troisième date à Chesham, au nord ouest de Londres, dans un endroit appelé "The Drawingroom", dont je n'ai absolument jamais entendu parler. Le système de réservation semble un peu étrange, le propriétaire des lieux indiquant sur son site qu'il tient d'abord à rencontrer les personnes intéressées, ou au moins à leur parler pour s'assurer qu'ils collent à l'esprit du lieu.

Mouais.

La demande est à faire par email, j'envoie donc un courriel à "Richard" pour de plus amples informations. Je laisserai passer une semaine avant de le relancer, mon message étant resté sans réponse, pour qu'il se manifeste enfin en me demandant simplement pour combien de personnes je souhaite réserver. Soit il a senti direct que je suis un mec à la cool, soit il a revu à la baisse ses critères d'acceptation qui fleure quelque peu l'élitisme, donc.
Je book pour deux : on est début septembre, le show a lieu dans un mois, je parviendrai bien à convaincre quelqu'un de me suivre dans cette mission d'ici-là.

Oui parce que ce qu'il faut savoir, c'est que Chesham se trouve en zone 9. Ouais. En fucking zone nine, dont je ne soupçonnais même pas l'existence. Sachant que je commence à me sentir perdu après la zone 3, et que les gens semblent parler une autre langue à partir de la zone 5, tu t'attends presque à ce que Frédéric Lopez monte avec toi dans le métro.

Au final pas de Fred mais une Coline, qui a accepté de m'accompagner dans ce périple. On se retrouve à Saint Pancras afin de choper la Metropolitan pour un trajet d'une heure environ : on n'est pas rendus, et j'ai déjà la dalle. Coline a été plus prévoyante et s'est enfilée une ration de chips de survie.
Je suis surpris de constater qu'il y a autant de personnes à habiter cet endroit qui semble être le bout du monde. Ayant la chance de me rendre au bureau à pied, ça m'amuse un brin de partager un instant le quotidien de ces commuters de l'extrême.

Le trajet se passe finalement plutôt rapidement, et nous arrivons bientôt à Chesham. Il fait nuit, il n'y a pas grand monde, c'est assez peu éclairé et ça sent la terre : pas de doute, on n'est plus à Londres.

"Attention, traversée de vieux"

Le Drawingroom se trouve non loin de la gare, logé au beau milieu d'une ruelle piétonne. La partie extérieure comprend une scène, un genre de barnum et une dizaine de tables, autour desquelles sont déjà installées quelques personnes. L'endroit est éclairé par des lampions et des guirlandes électriques, la soirée est étonnamment douce pour un début de mois d'octobre, les gens discutent et sympatisent autour de plateaux de fromages : l'atmosphère est détendue et plutôt chaleureuse.
On partage une table avec deux femmes, une américaine et une africaine du sud. Crevant toujours la dalle, j'attaque les fromages et le pain "artisanaux", qui s'avèrent loin d'être oufs (je ne savais pas que le Babybel était fait avec amour par des artisans minutieux). Ca fait quand même le taf, et les soupes qui sont servies à côté sont plutôt canons.

Estas Tonné arrive vers 21h45. Chemise ample, barbe et longue chevelure, il arbore un look légèrement hippie et s'exprime avec un accent de l'est assez prononcé. Il est né en URSS et, en tant que troubadour des temps modernes, il parcourt le monde en jouant sa musique, à la recherche d'un nouveau foyer car le sien n'existe plus. Enfin c'est du moins ce que dit sa bio, et force est de constater qu'il campe ce rôle à merveille.
Le maître des lieux fait son speech d'introduction avant de laisser place à l'énigmatique musicien.

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Estas Tonne

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Il fixe un bâtonnet d'encens sur le manche de sa guitare, prend une bonne inspiration et commence à jouer. Estas Tonné n'a pas vraiment de morceaux prédéfinis ; ses lives sont généralement des improvisations d'une à deux heures, parfois plus. Le silence se fait immédiatement, alors que ses mains se baladent le long des cordes, délivrant une douce mélodie accentuée par une légère réverbération. Seules les cloches de l'église proche viennent l'accompagner, constituant un background sonore improvisé.

Il joue une première phase d'une vingtaine de minutes, au bout de laquelle le public n'ose applaudir, retenant presque son souffle. Il caresse doucement les cordes de son instrument et regarde au loin, comme guettant l'inspiration ; puis il reprend, sur un intervalle de temps similaire. Cette fois-ci, le propriétaire du restaurant lance les applaudissements, et je suis presque sûr de percevoir une lueur d’agacement dans le regard du guitariste, comme si sa concentration - pour ne pas dire sa transe - avait été perturbée. Il se remet à jouer pour une autre session, à l’issue de laquelle il intime au public de rester silencieux, levant légèrement la main, comme indiquant que la suite arrive et confirmant ma précédente impression.

Parfois, entre deux plages, il se lance dans un discours spirituel, quelque peu confus par moments, le message global étant celui de la fraternité et de la communion avec la nature ; il n'y a aucune différence entre les êtres, tout n'est que vibrations, un échange permanent, au sein d'un univers qui se fait l'amour à lui-même (ou quelque chose comme ça).
Je ne peux m'empêcher de penser que son attitude est parfois un peu surjouée, mais il dégage tout de même une sorte de profondeur, une naïveté rassurante. Il évoque cette session musicale comme un voyage (qu'il nous souhaitera bon au début de son set, d'ailleurs), une parenthèse pendant laquelle les membres de l'assistance entrent en résonnance les uns avec les autres, où un échange privilégié s'opère. Il parlera de la musique comme d'un vecteur parmi d’autres de ce type d’expérience, musique qui se doit d'être jouée et ressentie comme elle vient, et non formatée comme elle peut l’être par l’industrie. Pour quelle raison les morceaux devraient faire cinq minutes en moyenne ?
En ce sens, ses longues improvisations viennent illustrer ses propos.

Au bout du compte, j’aurai passé un excellent moment, avec cette sensation tenace d’avoir de la chance d’être présent à cet instant. Si Estas Tonné flirte parfois avec un certain cliché, je l’aurai néanmoins suivi avec grand plaisir dans cette exploration sonore.

Je vous laisse avec ”Internal Flight” que je mentionnais au début de ce billet ; à écouter d’une traite, de préférence.

Bon voyage !

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