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Minefield au Royal Court Theatre (02/06/16)

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Dernière création de Lola Arias, jeune argentine aux multiples casquettes (écrivaine, actrice et dramaturge, entre autres), Minefield nous propose de faire la connaissance de six vétérans de la guerre des Malouines, conflit territorial ayant opposé le Royaume-Uni et l'Argentine en 1982.

Ça ne vous dit rien ? Pas d'inquiétude, moi non plus.

Il faut dire cette guerre éclaire aura duré en tout et pour tout 74 jours, soit moins de temps qu'il n'en a fallu pour les répétitions de la pièce (ce que nous confiera par la suite l'un des vétérans, un sourire en coin).

Le conflit est né de la contestation de la souveraineté des îles Malouines, archipels situés dans l'Atlantique Sud, au large de l'Argentine, et d'abord découverts vers 1690 par John Strong, un navigateur anglais (qui les baptisera alors Falklands). Ils sont ensuite squattés un temps par des malouins (oui oui, de Saint Malo) au début des années 1760, puis par les espagnols auxquels les français cèderont les îles (qu'ils renommeront alors les Malvinas) à la condition qu'ils y exercent une présence physique, afin que les anglais ne s'emparent pas de cet emplacement stratégique sur la route de la mer du sud.
Les argentins, ayant obtenu leur indépendance en 1810, colonisent les îles à partir de 1823, avant d'être boutés par les anglais dix ans plus tard.

Et c'est là que ça tourne un peu au vinaigre.

Les argentins l'ont mauvaise et refusent d'accepter la souveraineté britannique sur les îles et, après deux passages du conflit devant l'ONU en 1960 et 1972, entrecoupés d'arrangements divers entre le Royaume Uni et le pouvoir argentin (alors tour à tour occupé par des juntes militaires), des difficultés économiques poussent finalement le général Leopoldo Galtieri à envahir les îles Malouines en 1982, pour rassembler le pays (rien ne vaut une bonne petite guerre quand le pays va mal, c'est bien connu).
Ayant alors le soutien des États-Unis, le pouvoir argentin s'attend à trouver une issue diplomatique sans trop de problèmes, mais c'était sans compter sur la poigne de Margaret Thatcher, alors première ministre anglaise, qui refuse de lâcher quoi que ce soit et envoie une flotte récupérer l'archipel (voir la fiche Wikipédia pour une version plus détaillée de l'histoire, même s'il semble y avoir des erreurs dans la version française).

C'est là le contexte de cette pièce qui s'ouvre sur le casting de nos six vétérans, prenant tour à tour place devant une caméra sur trépied, répondant successivement en anglais et en espagnol aux questions qui leur sont posées.
La pièce est effectivement bilingue, des prompteurs étant disposés de part et autre de la scène aménagée comme un studio photo, affichant en temps réel les traductions des répliques des acteurs.

Minefield Veterans

Après quelques minutes, un détail commence à se faire remarquer : les acteurs hésitent un peu, ne sonnent pas toujours juste. Puis l'évidence s'impose rapidement : ces acteurs ne sont pas des professionnels. Ce sont de véritables vétérans.

Trois argentins, deux anglais, et un népalais de la brigade des Gurkhas (une unité de l'armée britannique).

Cette reconstitution du casting est une façon de nous présenter ces six hommes, que l'on s'apprête à suivre au travers des différentes étapes de cette guerre, servant d'actes à cette pièce à la mise en scène bien pensée.

De l'entrainement militaire au conflit, de la traversée de l'Atlantique au retour au pays, des années post-traumatiques à leur état d'esprit d'aujourd'hui, ils nous invitent à les suivre, racontant leur histoire à grand renfort d'anecdotes, de sketches, de reconstitutions diverses, le tout étant articulé autour d'une question centrale :

C'est quoi, être un vétéran ?

Pas de mélodrame ici cependant, ni de parti pris : tout est simplement raconté du point de vue d'hommes qui y étaient, par choix ou par obligation, avec les biais de chaque camp.
L'histoire y est prise par deux bouts différents, pour narrer un conflit qui, si officiellement remporté par les anglais, n'est pas réellement parvenu à départager la souveraineté des îles Malouines (les Nations Unies ne la considèrent toujours pas tranchée entre l'Argentine et le Royaume Uni).
Les fiches Wikipédia anglaise et espagnole illustrent bien les désaccords qui subsistent, notamment.

Ce qui m'a avant tout marqué dans cette pièce, c'est l'impact qu'elle a eu sur moi : je pense que c'est la première fois que je suis autant touché par un récit de guerre, qu'il provoque une telle empathie.
Les séquences sont délivrées avec une honnêteté un peu brute, non polie, jouant souvent sur un petit côté Do It Yourself qui renforce cette impression d'inaltération.
Les passages scénarisés sont certes parfois restitués un peu maladroitement, mais lorsque ces anciens soldats nous racontent leurs anecdotes - qu'elles soient insolites, comme lorsque cet argentin avoue benoîtement n'avoir utilisé son fusil qu'une seule fois et qu'il s'est enrayé, ou tragiques, comme lorsque ce même homme s'est retrouvé à rassembler les restes d'un camarade dans sa couverture, après qu'il ait explosé sur une mine posée là par le gouvernement argentin quelques semaines plus tôt, sans que les troupes en aient jamais été informées ; ou cet anglais qui, à son retour, est incapable reconnecter avec ses proches, et qu'il ne trouve un certain réconfort qu'en la compagnie d'autres vétérans, comme si une fracture invisible les maintenait à distance - lorsqu'ils nous font part de tous ces récits, ils n'ont plus besoin de jouer, de camper des personnages.
Ces récits, ils les ont vécus, ces personnages, ils les puisent en eux et les ramènent un instant dans le présent, comme un bref voyage dans le temps, et en exposent les forces et les faiblesses, leur humanité brute, loin d'un prisme hollywoodien qui, à force de rechercher un certain réalisme visuel, crée un idéal fantasmé plus tellement en prise avec le réel.

La pièce est dense - j'avais noté de nombreuses anecdotes, j'en ai pour ainsi dire utilisé aucune - et il se passe beaucoup de choses en une heure et demie, mais la dynamique et les astuces de mise en scène sont telles qu'il n'en parait rien, et chaque information a le temps de pénétrer le spectateur sans impression de surcharge.
La pièce est parfois entrecoupée de séquences musicales - les vétérans sont a priori tous plus ou moins musiciens - délivrées avec cette même petite touche d'amateurisme mais qui fonctionnent, prenant même parfois aux tripes (je repense notamment à ce morceau punk-rock qui place de nouveau l'auditoire face à une vérité crue, exposée par des paroles simples mais frappantes).
Elles renforcent également cette connivence qui semble exister entre les anciens soldats, alors même qu'ils se faisaient face sur le champ de bataille quelque 35 ans plus tôt, déterminés à se massacrer.

Minefield est jouée au Royal Court Theatre à Londres jusqu'au 11 juin, et il reste encore des places à l'écriture de ces lignes, pour des prix allant de £12 à £25.

Bref, allez-y.

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